05 mars 2007
Les mers de Chine
Ces filles que l'on voit pour la première fois
Ce n'est rien - on les croise-
Elles ont des yeux si durs
Et des corps si durs et tannés par le soleil
On a envie de les faire pleurer.
Elles sont fermées sur elles-mêmes.
Sur rien.
Elles sont si bien fermées qu'on s'imagine
On voudrait qu'elles pleurent longtemps
On espère toujours qu'il viendrait le sang
Au bout des larmes.
Elles rient, et rejettent leurs cheveux durs
Raides - ou frisés et dressés en coques dures-
Mais on attendrait bien longtemps
Il n'y a que les larmes
Incolores - tièdes - inutiles -
Elles sont comme ces boutons sur la peau
Roses, gonflés, riches de quelque chose
On les presse - et ce n'est qu'humeur
Fade - blanche - inutile.
Il faudrait les déchirer.
Les fouiller profondément avec des lames de rasoir
Découper leur bouche en lanières.
Il y aurait une langue de lèvre sur chaque dent
Il faudrait les perfectionner
Leur fendre un second sexe en travers,
Si bien que l'homme sur la femme
Cela ferait une croix
Et on pourrait marcher dessus sans crainte
Il faudrait les creuser, les vider
De cette méchanceté de vie qu'elles portent,
Se rendre compte qu'il n'y a rien.
Pourtant, On voudrait qu'elles pleurent.
On espère toujours voir pleurer le néant.
[...]
Boris Vian
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Le lyrisme absolu

Je voudrais exploser, couler, me décomposer, que ma destruction soit mon oeuvre, ma création, mon inspiration; m'accomplir dans l'anéantissement, m'élever, dans un élan démentiel, au-delà des confins, et que ma mort soit mon triomphe. Je voudrais me fondre dans le monde et que le monde se fonde en moi, que nous accouchions, dans notre délire, d'un rêve apocalyptique, étrange comme une vision de la fin et magnifique tel un grand crépuscule. Que naissent, du tissu de notre rêve, des splendeurs énigmatiques et des ombres conquérantes, qu'un incendie total engloutisse le monde et que ses flammes provoquent des voluptés crépusculaires, aussi compliquées que la mort et fascinantes comme le néant. Il faut des tensions démentielles pour que le lyrisme atteigne son expression suprême. Le lyrisme absolu est celui des derniers instants.
Cioran
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Les jeux de Vénus
"J'ai volé vers toi comme un enfant vers sa mère, toi, l'objet de mon souci"
"Moi, à ta vue, je reste sans voix, ma langue se brise, la fièvre me brûle, mes yeux se brouillent, mes oreilles bourdonnent, je sue, je frissonne, je crois mourir. Mais il faut oser..."
"Il me paraît égal aux dieux, l'homme qui, assis en face de toi, écoute ta douce voix et ton rire charmeur qui affole mon coeur"
"Sache le bien, tes charmes m'ôtent tout souci et je reste éveillée toute la nuit"
"Ma bien-aimée, je suis seule et loin de toi, et grande est ma détresse.
Et pourtant, en cette heure, un homme embrasse tes genoux,
il se grise de tes paroles et de ton sourire,
il respire ton être et le bonheur de cet homme
l'élève au rang des Dieux.
Ma bien-aimée, je suis seule et loin de toi, et grande est ma détresse.
Ton charme est la plus douce des choses de ce monde. Entendre ta voix
et regarder tes lèvres s'épanouir de joie est pour moi le ravissement suprême,
si grand que mon âme en est toute bouleversée.
Ma bien-aimée, je suis seule et loin de toi, et grande est ma détresse.
Mais devant toi, un trouble immense m'envahit ;
une folle angoisse serre mes dents,
ma langue devient inhabile, un feu pénétrant dévore ma chair
et mes yeux se voilent,
un chant confus bourdonne à mes oreilles,
mon corps tremblant se givre à sa surface,
une pâleur semblable à celle des prairies matinales envahit mon front,
mon souffle est plus lent et je sens que je vais mourir.
Ma bien-aimée, je suis seule et loin de toi, et grande est ma détresse.
Je souffre loin de toi et j'ai peur d'être près de toi mais je crie vers toi
car j'ai besoin de toi."
Sappho
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Raclure
Besoin, manque, non pas vraiment désir. Je l'aime. Pourquoi? Pour un jour quelque chose? Pour tous les jours quelque chose. Tout contre elle, chaleur, foetus, baisers dans le cou. Chaud, si chaud, je l'aime tant. Tant de temps. Tant de vies en moi depuis et avant. Elle m'accepte, elle. Pour elle je ne suis pas folle. Repoussante, écoeurante, dégoutante, dégoulinante d'amour détesté. Ne plus me perdre jamais. Haine de soi, dégoût de soi. Dans les yeux de l'autre j'ai trop bien vu. Se trahir soi-même, mourir à ses idéaux. Blessure profonde. Avoir droit de revenir fière et forte.
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Mother
Je comprends maintenant que ce fut Céres
Qui me parut de nuit chercher refuge
Quand on frappait à la porte, et dehors
C'était d'un coup sa beauté sa lumière
Et son désir aussi, son besoin de boire
Avidement au bol de l'espérance
Parce qu'était perdu, mais retouvable
Peut-être, cet enfant qu'elle n'avait su,
Elle pourtant divine et riche de soi,
Elever dans la flamme des jeunes blés
Pour qu'il ait rire, dans l'évidence qui fait vivre
Avant la convoitise du Dieu des morts.
Yves Bonnefoy
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04 mars 2007
L'Horloge
Horloge! dieu sinistre effrayant, impassible,
Dont le doigt nous menace et nous dit : "Souviens-toi !"
Les vibrantes Douleurs dans ton coeur plein d'effroi
Selanteront bientôt comme dans une cible;
Le plaisir vaporeux fuira vers l'horizon
Ainsi qu'une sylphide au fond de la coulisse;
Chaque instant te dévore un morceau du délice
A chaque homme accordé pour toute sa saison
Trois mille six cents fois par heure la Seconde
Chuchote: Souviens-toi!- Rapide, avec sa voix
D'insecte, Maintenant dit : Je suis Autrefois,
Et j'ai pompé ta vie avec ma trompe immonde!
Remember! Souviens- toi! Prodigue! Esto memor!
( Mon gosier de métal parle toutes les langues.)
Les minutes, mortel folâtre, sont des gangues
Qu'il ne faut pas lâcher sans en extraire l'or!
Souviens-toi que le Temps est un joueur avide
Qui gagne sans tricher, à tout coup! c'est la loi,
Le jour décroît; la nuit augmente; souviens-toi!
La gouffre a toujours soif; la clepsydre se vide,
Tantôt sonnera l'heure où le divin Hasard, Charles Baudelaire +
Où l'auguste Vertu, ton épouse encore vierge,
Où le Repentir même ( oh! la dernière auberge! ),
Où tout te dira : Meurs vieux lâche! il est trop tard!
La voix lointaine
Et la vie a passé mais te garda
Vive mon illusion, de ses mains savantes
Qui trient parmi les souvenirs, qui en recousent
Presque invisiblement les déchirures
Sauf: Que faire de ce lambeau d'étoffe rouge?
On le trouve dans sa mémoire quand on déplace
Les années, les images et brusques les larmes
Montent et l'on se tait dans ses mots d'autrefois
Parler, presque chanter, avoir rêvé
De plus même que la musique puis se taire
Comme l'enfant qu'envahit le chagrin
Et qui se mord la lèvre, et se détourne.
Yves Bonnefoy
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Essai
" [...] Puisque des hommes crèvent sous les ponts et ce monde s'en fout, puisqu'on est que des pions, contents d'être à genoux, puisque je sais qu'un jour nous gagnerons à devenir fous... "
A quand le jour de la lumineuse évidence, quand la conscience humaine, telle l'oiseau fuyant d'une aile abîmée la promesse des gorgées de plomb, s'élèvera, presque palpable dans l'air échauffé, au dessus des étendues abandonnées et derrière les portes closes?
"Le sens que l'esprit a rêvé de donner au monde" semble se dissiper un peu plus chaque jour, comme un rêve encombrant que l'on chasse au réveil, d'une solide gifle mentale, parce que trop extérieur à notre réalité ordinaire. Cela nous disperserait, croit-on.
L'humanité abrutie, aujourd'hui humiliée par elle-même et à ses propres yeux, se perd dans l'artifice de ses codes. Les civilisations, nourries par la perversité de leurs systèmes, dégénèrent en éructant des flots insanes et nauséabonds d'aberration assumée.
Sommes-nous capables de ressusciter la pensée vraie, la raison d'être originelle de l'Homme? Sommes-nous capables d'animer au coeur même de nos sociétés les notions de paix, de respect, de partage ? Vivre dans la lumière, non plus survivre grâce à quelques flammes solitaires consumant leur maigre substance dans le noir.
Le temps anihilera bien vite le sens de l'échec cuisant d'une espèce comme la notre. La marche de l'Esprit est longue, la vérité s'offre à qui sait l'attendre.
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Cf. "Le dilemne" dans la rubrique Poésie
Le dilemne
Et je pourrais
Tout à l'heure, au sursaut du réveil brusque,
Dire ou tenter de dire le tumulte
Des griffes et des rires qui se heurtent
Avec l'avidité sans joie des vies primaires
Au rebord disloqué de la parole.
Je pourrais m'écrier que partout sur terre,
Injustice et malheur ravagent le sens
Que l'esprit a rêvé de donner au monde,
En somme, me souvenir de ce qui est,
N'être que la lucidité qui désespère
[...]
Mais il me semble aussi que n'est réelle
Que la voix qui espère, serait-elle
Inconsciente des lois qui la dénient.
Réel, seul, le frémissement de la main qui touche
La promesse d'une autre, réelles, seules,
Ces barrières qu'on pousse dans la pénombre,
Le soir venant, d'un chemin de retour.
[...]
Bonnefoy
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03 mars 2007
Phèdre

Ah! cruel, tu m'a trop entendue
Je t'en ai dit assez pour te tirer d'erreur.
Hé bien! connais donc Phèdre et toute sa fureur.
J'aime. Ne pense pas qu'au moment que je t'aime;
Innocente à mes yeux, Je m'approuve moi-même;
Ni que du fol amour qui trouble ma raison,
Ma lâche complaisance ait nourri le poison.
Objet infortuné des vengeances célestes,
Je m'abhorre encor plus que tu ne me détestes.
[...] J'ai voulu te paraître odieuse, inhumaine;
Pour mieux te résister j'ai recherché ta haine.
De quoi m'ont profité mes inutiles soins?
Tu me haïssais plus, je ne t'aimais pas moins.
Tes malheurs te prêtaient encor de nouveaux charmes.
J'ai langui, j'ai séché, dans les feux, dans les larmes.
Il suffit de tes yeux pour t'en persuader,
Si tes yeux un moment pouvaient me regarder.
Que dis-je? Cet aveu que je te viens de faire,
Cet aveu si honteux, le crois-tu volontaire?
[...] Faibles projets d'un coeur trop plein de ce qu'il aime!
Hélas! je ne t'ai pu parler que de toi-même.
Venge-toi, punis-moi d'un odieux amour.
Digne fils du héros qui t'a donné le jour,
Délivre l'univers d'un monstre qui t'irrite.
la veuve de Thésée ose aimer Hippolyte!
Crois-moi, ce monstre affreux ne doit point t'échapper.
Voilà mon coeur. c'est là que ta main doit frapper.
Impatient déja d'expier son offense,
Au devant de ton bras je le sens qui s'avance.
Frappe. Ou si tu le crois indigne de tes coups,
Si ta haine m'envie un supplice si doux,
Ou si d'un sang trop vil ta main serait trempée,
Au défaut de ton bras, prête-moi ton épée.
Donne.
Racine
Extrait de Phèdre, Acte II, scène 5
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